Sous nos pieds, la route
On ne peut pas penser « Automobile » sans penser « route ».
Qu’est-ce qu’un chemin ? Et pourquoi parle-t-on de suivre sa voie ou laisser sa trace ?
A regarder un félin tourner en rond dans sa cage, on comprend mieux comment le chemin prend une forme visible : Le sol se tasse sous la dissipation de l’énergie du déplacement et du poids de l’animal.
Si la végétation reçoit la même énergie solaire sur chaque mètre carré, la croissance est évidemment plus difficile et plus lente là où le sol est plus dense.
Le chemin naît ainsi de la différence entre deux « forces » opposées: s’il y a peu de mouvement d’une masse lourde, la végétation prévaut. Sur la Lune, les traces de Neil Armstrong ne peuvent disparaître car il n’y a pas de Vie.
On doit parler de différence entre deux mêmes choses car sur Terre, c’est globalement la seule énergie solaire qui va à la fois permettre la croissance de la végétation ainsi que la production de la nourriture de l’animal.
Une autoroute a les deux mêmes caractéristiques. Si elle est laissée à l’abandon, la végétation va l’envahir puis la détruire. Le processus de fabrication de la chaussée est lui aussi excessivement énergivore alliant extraction minière, pétrolière et une bonne dose de déplacement de charges lourdes sous forme de rouleau compresseur. Le bitume est un hydrocarbure issu de la distillation du pétrole, produit ayant nécessité outre de l’énergie solaire directe pour la croissance des matières vivantes de base mais aussi des températures et des pressions pour sa création, plutôt associées à la rotation des planètes, la gravité, la nature du noyau de la Terre, etc.
Si l’on peut comprendre l’origine du chemin, son histoire nous est aussi accessible par un biais assez inattendu.
Tout a commencé lors de l’exposition « Formes de la ruine » au Musée des Beaux-Arts à Lyon. Vous étiez accueillis par une esquisse d’un célèbre tableau D’Hubert ROBERT, peintre spécialisé dans la représentation des ruines, thème pictural souvent à la mode. Le tableau est au Louvre et il représente la grande galerie du Louvre en ruine où seul l’Art Grec a survécu et attire encore les copistes. L’ébauche dévoilée à Lyon avait un aspect particulier car si elle montrait bien la végétation luxuriante qui apparaît avec la ruine comme nous l’avons démontré, elle montrait aussi des personnages dont les habits étaient identiques à la période du peintre alors que le tableau était une œuvre d’anticipation donc représentant le futur.
La peinture date de 1796. L’accès à l’énergie était encore extrêmement restreint. L’avenir incluait certes qu’un bâtiment puisse tomber en ruine mais pas forcément le changement cyclique de la mode vestimentaire comme de nos jours. Vous pouvez vous plonger dans les analyses sur les couleurs de Michel PASTOUREAU pour constater la lenteur des évolutions en vigueur à ces périodes. A l’opposé, à l’époque du progrès technologique lié à un accès aisé à l’énergie à partir de 1850 environ, l’avenir se traduit par des évolutions visibles et rapides.
Si les vêtements changeaient déjà avec les époques, le peintre ne percevait pas la pertinence picturale de ce détail dans la traduction de son propos. A l’opposé des artistes modernistes du début du vingtième siècle qui utilisaient vêtements (combinaisons, métal) ou mobilier (tubulaire, transparent) pour représenter visuellement le changement donc l’avenir.
Que pourrait-on en déduire par rapport à l’histoire des chemins, de la route ?
Peint en 1796, le tableau de Hubert ROBERT représente la ruine de la grande galerie du Louvre dans un avenir lointain. Le peintre n’a cependant pas fait évoluer la mode vestimentaire
Le film « Metropolis » de Fritz LANG, filmé en 1927, présente une ville en 2026 dont notamment tous les transports sont organisés nettement différemment.
Pendant des siècles, les artistes n’ont pas accordé d’importance à l’existence des chemins et des routes et à leurs évolutions profondes liées à notre accès à l’énergie.
Ils les ont simplement représentés car ils étaient sous leurs yeux. Ils les ont même très largement utilisés pour leur puissance graphique qui était d’une grande aide pour la construction picturale.
Ainsi, ils ne les ont pas modifiés à la différence des autres éléments de l’œuvre picturale qu’ils chargeaient de symbolisme.
La Glyptothèque Ny Carlsberg de Copenhague, a organisé l’exposition « Born of everyday life » autour de la volonté du célèbre sculpteur danois Kai Nielsen d’imposer le naturalisme au monde à la fin du 19ème siècle:
« Je veux faire connaître le « naturalisme » au monde entier. Prendre ce qui naît du quotidien et le confronter frontalement à tous les « -ismes ». J’ai mis « naturalisme » entre guillemets car c’est tout simplement impossible, mais il s’agit de viser le naturel plutôt que de se laisser porter par le courant. »
Extrait d’une lettre à un ami archéologue norvégien.
Les œuvres, notamment françaises, ont été un parfait point de départ pour un travail archéologique autour de la peinture de plein air.
Théodore Rousseau, 1829
Le chemin commence en bas à droite avec quelques pierres puis une nette couleur claire dont la limite supérieure décrit la fin du premier plan, la présence d’un dénivelé et une plongée vers un mur derrière lequel est positionné la maison, sa cheminée et sa fumée. Deux diagonales dont celle de droite est clairement une route assez importante et rectiligne, celle de gauche semble rejoindre un cours d’eau assez important. Cela guide le regard vers la zone avec des reflets (Lac Léman ?) . On peut noter des différences de teintes des champs ou pâturage autour d’une possible ferme.
Jean-Baptiste Camille COROT, 1865
Sombrement intitulé « Le chemin », celui-ci n’est pas trop large et serpente légèrement indiquant une circulation uniquement piétonne vers le village (il y a un clocher sur la gauche au loin). Admirez la réapparition du cheminement après l’ombre de l’arbre. Que dire du positionnement de la mère et de l’enfant en marge du chemin ? Sur le chemin, il y avait la promesse qu’ils viennent à nous, sur le bord, ils sont inatteignables, statiques, fantomatiques.
Paul Gauguin, 1889
La jeune femme bretonne est assise le long de la plage avec les algues à ses pieds. Celles-ci étaient récoltées comme engrais, on voit nettement les traces des deux roues d’une charrette étroite qui a nettement imprimé son passage dans la végétation dont profitent les vaches. On retrouve des affleurements de granit mais pas d’autres chemins visibles, renforçant le côté sauvage de la côte avec les gerbes d’eau et son écume au loin.
Paul Gauguin, 1888
Les bigoudènes semblent reprocher au chien d’effrayer le veau qui semble bien mal parti « en sortant du bon chemin », seul face à la pente. Le chemin qui monte à gauche s’est largement raviné lors des grosses pluies, probablement longtemps boueux et uniquement emprunté par les bêtes, il a donné naissance à un cheminement piéton qui a mis à nu le granit sur la droite, le long du rocher apparent. Seul le chemin plat à droite montre des traces parallèles de roues, une charrette volumineuse assurément pour alimenter le village.
Laurits Tuxen, 1890-1900 (?)
L’artiste danois prend un soin infini à reproduire la texture de la route qui est faite de terre battue. On y voit une zone périphérique craquelée qui ressemble à l’assèchement de la pluie car la chaussée est nettement bombée, preuve d’une circulation importante qui tasse la terre. Il est passé plusieurs véhicules lourds type diligence car ils ont tous laissé leur propre trace nette, plus visible à l’extérieur de la trajectoire qu’à l’intérieur, preuve d’une certaine vitesse d’ailleurs, ils semblent avoir légèrement coupé le virage. Le chemin semble bien être l’accès à l’opulente demeure de la famille bourgeoise.
Le chemin, la route sont ainsi des marqueurs de l’évolution du monde.
Les artistes nous ont laissé les traces archéologiques nécessaires pour les étudier.
Le lien très fort à l’énergie – et donc à la Vie – explicite certainement l’importance accordée dans le langage aux métaphores « chemin/existence ».
Découvrir l’exposition « Forme de la ruine » au musée des beaux-arts de Lyon en 2024
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